Marinette Bonnert : "on n'a pas encore réussi à avoir des danses wallonnes phares que tout le monde connaisse"

Visage ultra connu dans le secteur des bals folk, l'accordéoniste diatonique Marinette Bonnert participe à de nombreux groupes depuis les années 90, tels que 21 BOuTONS, Havelange, Bon Matin, Folk à Donf, Calamalys ou encore Zim Boum Trad. Veillant à replacer la danse au cœur de la musique et la musique au cœur de la danse, elle donne de nombreux cours et participe à l'organisation du Folk Festival Marsinne. Dans une interview accordée à Melchior, elle nous raconte ses débuts et la place qu'occupe la musique wallonne dans sa carrière.

Comme musicienne très active et observatrice de l’évolution des bals folk depuis plusieurs décennies, as-tu perçu un changement dans la place accordée au folk wallon dans les bals ?

Oui. J’ai commencé la danse et la musique avec Louis Spagna et son ensemble « Rue du Village » avec Bernard Vanderheyden, Aline Spagna et Ivo Lemahieu. C’était un groupe de danse qui faisait beaucoup de danse wallonne, j'allais danser sur leur musique, donc j’étais un peu baignée là-dedans. Puis, quand (l’ensemble, ndlr) Rue du Village a fait un peu moins de bals, je ne suis plus allé danser du bal wallon. J’ai essayé d’en refaire à certains moments avec mes groupes. Il y avait moins de demandes : on nous demandait plus souvent d’aller faire des stages et des bals wallons en France qu’en Belgique. Pour moi, l’engouement qu’il y a à l’heure actuelle est récent et lié à la plateforme et à tout le projet Melchior, où la musique est bien promue (les danses un peu moins, sans doute que cela doit encore venir).

Et pourquoi, selon toi, l’engouement est-il plus fort en France qu’en Belgique ?

Au Grand Bal de l’Europe, chacun représente sa région. Les Français aiment bien les danses régionales. Notre proposition d’avoir du bal wallon leur plaisait assez bien. Ils font du bal italien, ou catalan, par exemple. Le bal wallon a eu une belle place. Alors qu’ici en Wallonie, j’ai l’impression qu’on a moins ce type de démarches.

Il y a vraiment un accès à la musique wallonne qu’il n’y avait pas avant et beaucoup de gens l’utilisent pour en faire du bal folk et le remettre au goût du jour (La Rawette, Trio 14, etc.). Il y a des sessions de musique wallonne qui sont chouettes aussi, auxquelles j’ai très peu participé, mais je trouve ça extraordinaire. Quand j’ai fait de la musique wallonne avec mon groupe Havelange (spécialisé dans la musique wallonne, ndlr), qui s’est terminé il y a 10 ans, plus ou moins, on n’a pas réussi à créer cet engouement autour de la musique. Je trouve ça génial que ça se passe comme ça maintenant.

Il y a beaucoup plus de gens qui essaient le répertoire et qui font la démarche de lire les manuscrits et de les travailler. Cette démarche, avant les mises en ligne par Melchior ou Olivier Vienne, était plus compliquée : il fallait aller chez Albert Rochus et faire les photocopies. Bien sûr, certains l’ont fait, mais il y avait moins de monde et moins d’engouement pour ça. La facilité d’accès permet une diversification.

Comment êtes-vous arrivée à la musique wallonne et depuis quand ?

Il y a plusieurs strates : j’ai des parents qui écoutaient le Temps des Cerises de Bernard Gillain. J’ai grandi avec des enregistrements de ces festivals qui passaient à la radio et qui étaient sur des disques que mes parents écoutaient : le festival de Champs 77 ou Champs 79. Je les ai entendus déjà enfant.

Puis, quand j’ai commencé l’accordéon, cela s’est fait un peu par hasard, mais j’ai appris avec Louis Spagna qui était très intéressé par cette musique wallonne et qui la transmettait aussi.

Et parallèlement, j’étais dans un groupe de danse (Fou d'vos Sokètes) où on ne faisait aussi que de la musique wallonne. J’ai donc eu plusieurs apports de la musique et de la danse wallonne.

C’était il y a 34 ans...

Quel rapport entretenez-vous aujourd’hui avec cette musique wallonne ?

Aujourd’hui, je la défends en bal avec presque tous mes groupes. Soit on donne une couleur wallonne, soit on fait de la musique et de la danse wallonne. Au niveau de l’accordéon, j’ai un gros projet avec Jean-Michel Corgeron. C’est un projet de longue haleine que je mène depuis 4 ans pour lequel j’ai fait des enregistrements et des vidéos de 80 morceaux, et qui a une dimension pédagogique. Personnellement, je ne suis pas fort dans la recherche : je fonctionne avec ce qu’on m’a appris. Je n’ai jamais passé mon temps à lire les manuscrits, je joue plutôt ce qu’on m’a appris, ce que j’ai déjà dansé, des choses comme ça. Mais le wallon n’est pas mon seul répertoire, je joue du bal folk aussi.

Jouez-vous différemment le répertoire wallon ? Existe-t-il selon vous un « jeu wallon » ?

C’est « the » question ! Je n’ai pas l’impression qu’il y a un jeu wallon, je pense que moi, j’ai appris des impulsions qui viennent de Louis Spagna. On peut dire que c’est un peu wallon, mais je pense qu’on peut interpréter le répertoire wallon de manière différente. Ce qui est très important pour moi, ce serait de lier la musique à la danse et les impulsions de la musique à la danse. Mais ce n’est pas lié spécifiquement au répertoire wallon : c’est lié aux danses qu’on va faire dessus, et pour moi, il y a encore un gros travail par rapport à ça.

Et les danses spécifiquement wallonnes, c’est un peu compliqué. Il n’y a pas encore des danses phares, comme il peut y en avoir dans d’autres traditions. En tout cas, pour l’instant, on n’a pas encore réussi ce « revival » d’avoir des danses phares qui soient faciles et que tout le monde connaisse.

Personnellement, je joue une partie du répertoire de Rue du village. Pour leur interprétation, j'ai appris  qu'ils ont travaillé sur les manuscrits, et aussi qu’ils ont vu des concordances entre la musique autrichienne et la musique de Jamin. Ils se sont intéressés à cette musique autrichienne qui est restée vivante. Ils ont repris des modèles autrichiens pour jouer la musique wallonne et pour réinventer certaines danses en Wallonie, et j’ai l’impression que je suis très imprégnée de ce travail-là, en fait. Quand je suis allée en Autriche, je me suis dit « tiens, il y a plein de choses que mes oreilles connaissent ! »

On voit réapparaître les danses wallonnes dans les bals folk en Wallonie, même si cela reste limité. Comment pourrait-on soutenir cette dynamique ?

Pour moi, en les faisant, en les faisant, en les faisant. Et aussi si on arrive à unifier certaines chorégraphies : une chorégraphie de maclotte, par exemple. C’est quelque chose que j’aimerais faire depuis 30 ans et que je n’ai pas réussi à faire, donc je ne sais pas si un jour on y arrivera (rire). Mais on avait déjà l’idée que s’il y a une chorégraphie par danse, ça pourrait être plus simple de les mettre dans les bals. Nous avons réussi à le faire avec le Menuet de la chaîne : mes groupes jouent cette danse depuis 25 ans et on voit vraiment une différence. Il y a des endroits où il ne faut plus l’expliquer alors que les premières fois, il fallait une demi-heure pour que cela réussisse. Il y avait parfois 300 personnes qui dansaient. Et maintenant, quand on l’enseigne, il y a toujours des gens qui connaissent, donc cela va beaucoup plus vite.

Je pense que mettre des danses un peu « fun » ou « qui en jettent un peu », cela pourrait aussi nous aider. Cela donnerait envie aux danseurs de les apprendre et on ne devrait plus les expliquer à chaque fois. Mais moi, je n’ai pas réussi à le faire.

Avez-vous un exemple en particulier ?

Oui, le passepied ou la maclotte d’Havelange. Ce sont deux danses qu’on arrive à mettre dans les bals, à expliquer en cinq minutes depuis quelques années. C’est un travail que je fais aussi avec Aurélie Giet. Ce sont des danses qui sont en train de pouvoir arriver dans le bal.

Ce qui est intéressant, c’est que le Menuet de la Chaîne, c’est une composition, pas une danse traditionnelle (même si elle est déjà assez ancienne). C’est Marc Malempré qui l’a composée, tandis que le passepied et la maclotte sont réellement des danses que l’on a retrouvées. Mais bon, pour moi, les danses que j’ai apprises quand j’étais enfant restent à mes yeux des danses wallonnes, même si elles ne sont pas traditionnelles. C’est ma façon de penser…

Comment voyez-vous l’avenir de ces musiques et de ces danses ?

Moi, je suis ravie de tout ce qui se passe pour le moment et en même temps un peu triste qu’on n’ait été un petit peu trop tôt avec le groupe Havelange. Ici, par exemple, à l’AKDT, je vais donner un stage sur la musique wallonne : je trouve ça génial. Il va y avoir aussi un stage de danses wallonnes avec Aurélie Giet et Julien Maréchal. On va faire des ponts entre les stages. Et j’ai l’espoir aussi que, quand les recueils de Jean-Michel Corgeron sortiront, il y ait aussi un peu d’engouement. J'aurai mis ma pierre à l’édifice.

Quand je vois la musique, les bœufs wallons qui recommencent, je suis vraiment optimiste et je pense que cela peut aller vers des chouettes trucs et que tout le monde a quelque chose à apporter. Sans doute, les personnes de ma génération sont un peu la transition entre l’ancienne génération et les plus jeunes qui reprennent et qui n’ont pas connu ces trente ans de musique. Nous avons peut-être un rôle à y jouer, du fait que nous y sommes depuis plus longtemps, et je ne sais pas quel rôle ce sera.